La chevelure
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
(Recueil : Les fleurs du mal)
dimanche 14 octobre 2007
mardi 25 septembre 2007
Sous le soleil
Un point précis sous le tropique
Du Capricorne ou du Cancer
Depuis j'ai oublié lequel
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement juste en dessous.
Dans quel pays, dans quel district
C'était tout au bord de la mer
Depuis j'ai oublié laquelle
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement juste en dessous.
Etait-ce le Nouveau-Mexique
Vers le Cap Horn, vers le Cap Vert
Etait-ce sur un archipel
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement juste en dessous.
C'est sûrement un rêve érotique
Que je me fais les yeux ouverts
Et pourtant si c'était réel ?
Sous le soleil exactement
Pas à côté, pas n'importe où
Sous le soleil, sous le soleil
Exactement juste en dessous.
Serge Gainsbourg- Sous le soleil exactement-
lundi 24 septembre 2007
Des ronds dans l'eau
DES RONDS DANS L'EAU
(Paroles: Pierre Barouh / Musique: Raymond Le Sénéchal 1970)
Françoise Hardy (France)
tu commenças ta vie
tout au bord d'un ruisseau
tu vécus de ces bruits
qui courent dans les roseaux
qui montent des chemins
que filtrent les taillis
les ailes du moulin
les cloches de midi
soulignant d'un sourire
la chanson d'un oiseau
tu prenais des plaisirs
à faire des ronds dans l'eau
aujourd'hui tu ballottes
dans des eaux moins tranquilles
tu t'acharnes et tu flottes
mais l'amour, où est-il ?
l'ambition a des lois
l'ambition est un culte
tu voudrais que ta voix
domine le tumulte
tu voudrais que l'on t'aime
un peu comme un héros
mais qui saurait quand même
faire des ronds dans l'eau
s'il y a tous ces témoins
que tu veux dans ton dos
dis-toi qu'ils pourraient bien
devant tes ronds dans l'eau
te prendre pour l'idiot
l'idiot de ton village
qui lui est resté là
pour faire des ronds dans l'eau
pour faire des ronds dans l'eau
dimanche 16 septembre 2007
Les Bienfaits de la lune
La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît."
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer.
Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte; l'eau uniforme et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce!
"Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie."
Et c'est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.
Charles Baudelaire
samedi 15 septembre 2007
Le serpent qui danse
Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau!
Sur ta chevelure profonde
Aux acres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.
Tes yeux où rien ne se révèle
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids où se mêlent
L’or avec le fer.
A te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.
Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon coeur!
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal
vendredi 14 septembre 2007
Soufflée par le vent..
Jacques Higelin
TOMBÉ DU CIEL
Paroles et musique: Jacques Higelin
Tombé du ciel,
À travers les nuages,
Quel heureux présage
Pour un aiguilleur du ciel!
Tombé du lit,
Fauché en plein rêve,
Frappé par le glaive
De la sonnerie du réveil,
Tombé dans l'oreille d'un sourd
Qui venait de tomber en amour la veille
D'une hôtesse de l'air fidèle
Tombée du haut de la passerelle
Dans les bras d'un bagagiste
Un peu volage,
Ancien tueur à gages,
Comment peut-on tomber plus mal?
Tombé du ciel,
Rebelle aux louanges,
Chassé par les anges
Du paradis originel,
Tombé de sommeil,
Perdu connaissance,
Retombé en enfance
Au pied du grand sapin de Noël
Voilé de mystère
Sous mon regard ébloui
Par la naissance
D'une étoile dans le désert,
Tombée comme un météore
Dans les poches de Balthazar
Gaspard ou Melchior,
Les trois fameux rois mages,
Trafiquants d'import export.
Tombé d'en haut,
Comme les petites gouttes d'eau
Que j'entends tomber dehors,
Par la fenêtre,
Quand je m'endors, le coeur en fête.
Poseur de girouettes,
Du haut du clocher,
Donne à ma voix la direction
Par où le vent fredonne ma chanson.
Tombé sur un jour de chance,
Tombé, à la fleur de l'âge, dans l'oubli... solo!
C'est fou ce qu'on peut voir tomber,
Quand on traîne sur le pavé,
Les yeux en l'air,
La semelle battant la poussière.
On voit tomber des balcons
Des mégots, des pots de fleur,
Des chanteurs de charme,
Des jeunes filles en larmes
Et des alpinistes amateurs.
Tombé d'en haut,
Comme les petites gouttes d'eau
Que j'entends tomber dehors,
Par la fenêtre,
Quand je m'endors, le coeur en fête.
Poseur de girouettes,
Du haut du clocher,
Donne à ma voix la direction
Par où le vent fredonne ma chanson.
Tombé sur un jour de chance,
Tombé, à la fleur de l'âge, dans l'oubli...
Tombé à terre
Pour la fille qu'on aime,
Se relever indemne
Et retomber amoureux,
Tombé sur toi,
Tombé en pâmoison,
Avalé la cigüe,
Goutté le poison qui tue:
L'amour,
L'amour encore et toujours.
mardi 11 septembre 2007
Saumure
Un instant de bonheur : "On aurait envie que tout cela se passe sur un bord de mer, qu'il y ait des cris de mouettes, du flux et du reflux, des amants qui courent sur une plage avec un chien et un cerf-volant. Qu'il y ait encore une odeur de gaufres mêlée à celle de l'iode et de l'eau, des cabans qui se boutonnent et des hôtels comme des paquebots avec les volets clos. Que ce soit un somptueux jour d'hiver avec le monde tout autour de ce décor de vagues et nous, à l'intérieur, pour se dire que rien ne vaudra jamais cet instant, même les diplômes, même les décorations, que rien ne viendra contredire cet instant et effacer l'illusion du bonheur à venir, d'un bonheur à prendre, car il est là, n'est-ce pas, dans son sarcophage d'or et de transparence, afin que chacun y puise une once d'espace et de temps, et dise ensuite à ses parents, à ses enfants, à ceux qui écoutent et sourient, prêts à partager, dise à ceux-là et même aux affreux-méchants-arrogants, je peux en parler, je l'ai trouvé : c'était un jour d'hiver, sur une plage, il y avait des mouettes de cinéma, des cabans et des hôtels morts..." Yves Simon
vendredi 7 septembre 2007
Flaque
Extraction
"Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai."
Rimbaud -Le bateau ivre-
lundi 27 août 2007
Effluves
Rêve éveillé
Après une marche, je m'étends un instant sur la terre ferme
Le spectacle planté, saveurs et odeurs entremelées germent
Ma respiration calmée, délicatement mes yeux se ferment
Franchir limites imposées, défier le dieu vengeur Terme
Comme aspiré par un flux anatheme de délicieux souvenirs
Je m'abandonne au gré de ces suaves moments de plaisirs
Je vois son visage, je peux le caresser, je peux le chérir
Comme hypnotisé, subjugué par la nébuleuse de ses saphirs
Nos visages s'effleurent dans le dessein étreint du désir
Nos paysages en fleurs, tant le dessin est teint d'élixir
Un langage affleure, onguent de ses seins peints m'attire
Un suffrage a fleurs, sens du destin enfrein s'accomplir
Comme l'automne mes mains dansent sur sa chevelure brune
Je sent son odeur, je m'ennivre de ses senteurs de prunes
Je caresse son coeur, jeu divin le vent souffle sur ses dunes
Comme roses des sables lèchées par le temps font fortune
Nos lèvres sont soudées, voguent les esprits dans la brume
Nos langues déchainées se dégustent comme chair d'agrumes
Un coquillage s'ouvre, gâté par le plaisir son fruit écume
Un vent frais souffle, mes yeux s'ouvrent avec amertume...
Anakronik
dimanche 26 août 2007
Face to face
Les ponts
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.
A.Rimbaud
mercredi 22 août 2007
Equilibre renversant
Fascination des corps en un cliché, un négatif, l’envers du décor… Un seuil critique est atteint. Voir ce tissu de vies parallèles, tranché à coups de scalpel, dépasse tout entendement. Les repères évoluent en fonction de l'état de la soumission des parties. Le corps implose, explosant d’énergie en variant de l'une à l'autre des situations… De la réalité au jeu de rôle, en passant par la comédie et l’interprétation. Prendre le risque de confondre les enjeux, parier sur le désordre. Feindre que l’acteur puisse se nourrir de l’acquis pour endosser le rôle, penser à torts que le comédien ne puisse simuler etc…
Doit-on tout montrer ? Juger ? ce parcours est une épreuve, une expérience. Un effort d’imagination fouillant dans les méandres de la mémoire. Il laisse planer des traces imperceptibles, exprime des désirs et traumas refoulés... Un point de chute. Chaque mouvement teste l’équilibre. Action ! La mairtrise du geste entre en scène.
Juxtaposer des sonorités, les confronter dans le but de nous prendre le corps et l'âme ? Le sujet est mis à nu, il se tend, se détend et se métamorphose. Se dessine l'esprit, sacralisé ( à la limite), sur le fil du rasoir, enceint par l’appareil, tout un mécanisme ceint par l'ensemble du théatre. Peindre des corps, les mettre en scène et prétendre emporter l’âme de tous les protagonistes en présence. Un reality show.
Dangers en demi-teintes, un risque à prendre. Un jeu subtil d’un équilibre renversant. Un tremplin élémentaire pour explorer l’insondable . L’acrobate mime au regard de ses gesticulations, il devient funambule dans l’âme au moment où il prend la pause, le juste équilibre...